PARLER DU VIN

ANTHOLOGIE

CONTE DE CAILLAC

par Bernard Davidou

A cette époque, les châteaux qui décorent les différents hameaux de notre commune existaient déjà. Il y avait celui de Langle, tout en dentelle, coquet comme une jeune fille, avec ses fenêtres à meneaux, celui de La Grezette habité par le sire d' Hadéppé, un passionné de bon vin et enfin celui qui est au centre des évènements que raconte cette histoire : Le château de Laroque, en ruine au moment des faits suite à une mauvaise querelle qui avait opposé son propriétaire à ses voisins.

Posé sur le rocher qui avance dans la vallée et sa rivière, avec sa tour qui le domine, il avait été bâti là pour servir de guet aux autres, qu'il prévenait au moyen d'une cloche chaque fois que des troupes suspectes approchaient. Il était habité par une dame blanche que l'on voyait les soirs d'été, sur la terrasse, contempler le panorama grandiose qui s'enroule à ses pieds. Les autres mas, de Largueil, Lapoujade, ainsi que ceux comme La Croix ou Chantelle, Le Souquié existaient déjà, habités par nos ancêtres.

Il y avait, sur les routes que nous connaissons aujourd'hui, des diligences tirées par un attelage de deux ou quatre chevaux qui descendaient et remontaient la vallée matin et soir dans un tourbillon de poussière, précédées par le carillon de leurs grelots et suivis par les aboiements des chiens des hameaux qu'elle traversaient. Elles permettaient par leur régularité d'avoir l'heure. " Voilà la diligence de six heures qui traverse Le Mas Vieil, il est temps de tremper la soupe, les hommes vont arriver" disaient les femmes dans leur souillarde ...

Il y avait sur le Lot des grosses gabares paresseuses halées par des mariniers et un cheval lors de la remontée vers l'amont ou bien qui descendaient majestueusement vers Bordeaux, parce qu'elles avaient été lourdement chargées au port de Douelle du vin des collines environnantes.

Les adultes d'alors, occupés par leur travail quotidien et leurs ambitions ou rivalités mesquines, n'étaient ni meilleurs ni plus mauvais que ceux d'aujourd'hui. Ils étaient simplement des hommes perfectibles qui, hélas, ne pensent que rarement à s'améliorer. Il en est ainsi depuis que l'homme a été chassé du paradis terrestre et il en sera de même, je pense, jusqu'au jugement dernier.

En somme, le temps a passé depuis lors mais, chez nous, comme ailleurs, il n'y a pas eu de changement et les enfants de Caillac étaient en ces temps là, comme l'ont été ceux de toutes les générations qui se sont succédées, et ceux d'aujourd'hui, à la fois gentils et adorables mais parfois (souvent) polissons, se réunissant en bande rieuse et chamailleuse, toujours en quête d'une bonne blague ou d'un pari stupide.

Leurs parents, lassés de leurs désobéissances, avaient demandé à la dame blanche de les surveiller et sonner la cloche chaque fois qu'elle voyait une polissonnerie en préparation ou en cours d'exécution. C'est ainsi que plusieurs fois par jour, la cloche laissait descendre vers les chaumières un tintement bref qui faisait courber la tête des petits dans l'attente du châtiment redouté: A cet âge là on a toujours quelque chose à se reprocher. Les parents, à chaque son de la cloche, levaient les yeux de leur ouvrage et cherchaient leur progéniture. Ils comprenaient très vite ce qui se passait ou se préparait et sévissaient selon la gravité.

Petit-Pierre, était le plus turbulent de la bande, ce qui ne l'empêchait pas d'être le plus intelligent. Pour la première raison il était celui qui redoutait le plus la cloche. Il avait beau nier, mentir, essayer de faire punir quelqu'un d'autre; On ne prête qu'aux riches, ou plutôt, nous dirons que, le connaissant bien, ses parents commençaient par le corriger et cherchaient ensuite ce qu'il avait bien pu faire et s'il s'avérait qu'il était, pour une fois innocent, mettaient le châtiment infligé sur le compte de la médecine préventive nécessaire aux enfants particulièrement polissons comme lui.

Aussi cherchait-il le moyen de faire des bêtises sans être vu, mais il avait tout essayé sans réussir à éviter le châtiment redouté. A chaque fois, la dame blanche, tirait sur la corde et la cloche qui signalait son méfait déclenchait la punition méritée.

Un soir qu'il la regardait se découper avec la silhouette du château, sur le ciel à la tombée de la nuit, il décida d'aller la voir de plus près le lendemain. Il se leva dès l'aurore et annonça à ses parents qu'il allait pêcher à la gravière, pour avoir la paix au moins jusqu'à midi.

Il escalada, tôt le matin, le rocher depuis le bord du lot et accéda à la première terrasse ou il découvrit la grotte habitée par les chauve-souris et les puces qui y existent encore. Il termina l'ascension et, contournant les ruines, se retrouva dans la cour d'honneur. Il tremblait mais maîtrisait sa peur. A sa gauche était la cloche et sa corde. Il la contemplait, se demandant comment la neutraliser enfin, lorsque la dame sortît de la tour d'ou elle l'avait regardé progresser.

Réprimant la frousse qui lui faisait bien involontairement claquer les dents, il resta immobile tandis qu'elle avançait en souriant avec bienveillance.

- " Que viens-tu faire ici, petit ? N'ai pas peur de moi. " dit la dame.

Il resta un moment indécis : Allait-il fuir et retrouver la vallée ou la vie continuerait comme avant, avec les punitions, ou bien, dans un acte de témérité irréfléchie, allait-il bousculer brutalement le fantôme et jeter la cloche à la rivière? La dame souriait toujours comme si elle avait lu ses pensées et ne les redoutait pas, aussi décida-t-il de lui répondre avec franchise.

- " Je suis venu pour empêcher la cloche de prévenir nos parents à chacune de nos polissonneries. Pourquoi nous dénoncez-vous toujours, alors que vous ne dites rien quand ils sont méchants entre eux? "

Le visage de la dame se figea de surprise, comme sous le coup d'une émotion ou d'une réflexion intense. Elle laissa passer quelques secondes puis retrouvant son sourire, elle dit :

- " Je n'y avais pas pensé petit. Tu es décidément très intelligent. L'idée me plait, je vais y réfléchir, reviens à la pêche comme tu l'as dit à tes parents et fais bien attention en redescendant : Bien que secs, les rochers peuvent être glissants et dangereux. "

Petit-Pierre passa le reste de la matinée à pêcher comme prévu. Lors du retour il réalisa que la cloche était restée exceptionnellement silencieuse toute la matinée. Le soir à l'heure de l'angélus, les parents se rendirent compte eux aussi qu'elle n'avait rien signalé ce jour-là et commencèrent à trouver cela bizarre. Ils regardaient leurs enfants avec suspicion mais ne pouvaient rien dire malgré leurs doutes tant ils s'en remettaient à la dame blanche pour les surveiller …

Ce n'est que l'après midi du surlendemain, alors que tous les enfants sans exeption étaient rassemblés dans l'église pour le catéchisme, peut-on imaginer meilleur alibi, que la cloche se manifesta à nouveau. Les parents se regardaient sans comprendre. On sut dans la soirée qu'au même instant, au Mas Vieil, le vieux Gaston, saoul comme tous les soirs, allait commencer à battre son âne à cet instant précis.

La cloche se manifesta encore le lendemain de ce surlendemain, alors que la Mère Fantine, au lavoir de la fontaine, s'apprêtait à dire du mal de Julie sa voisine, une petite jeunesse qui avait eu le tort de croire les beaux discours d'un vaurien irresponsable. Au premier coup de la cloche, la mauvaise langue s'était tue et avait baissé son nez de vipère sur son linge sale sans rien dire de plus de la soirée.

Inutile de dire que le mécontentement grandissait au rythme des mauvaises actions commises par les adultes, que la cloche ne manquait jamais de dénoncer désormais. Il en alla ainsi par la suite chaque fois que l'un d'eux envisageait ou commençait une méchanceté qui pouvait faire tort à son prochain et les parents, trop occupés par ces changements, ne pensaient même plus à punir les enfants. Ceux-ci d'ailleurs étaient ravis de ces nouveautés, mais dans leur innocence n'en profitaient pas pour faire plus de bêtises que d'habitude : Ils faisaient juste ce qui est nécessaire à leur apprentissage de la vie, sans exagérer ou profiter de la situation.

Mais les choses se gâtèrent vraiment lorsque la cloche se permit d'interrompre de manière presque continue, le discours pré-électoral du bailli qui faisait campagne pour sa réélection. Il le prit très mal et réagit par une campagne virulente contre celle-ci :


-" C'est un délit d'opinion. " dit-il soutenu par ses partisans qui ne savaient pas tous exactement ce que signifiait l'expression. " Il n'est plus possible de penser et d'émettre une opinion sans être contredit, que dis-je censuré, par cet organe réactionnaire, outil de l'opposition au progrès que je représente ." ajouta-t-il dans une belle envolée oratoire du plus bel effet sur l'assemblée, qui décida, à l'unanimité, sauf quelques éternels indécis, d'aller démonter sur le champ la cloche du château.

Petit-Pierre, qui suivait avec inquiétude l'évolution des évènements, qu'il avait bien involontairement provoqués, et dont il se sentait responsable, eut peur pour celle qu'il considérait comme son amie. Il courut devant la meute, pour la prévenir. Elle l'attendait et à son habitude lui sourit.

-" Je sais ce qui se passe dit-elle. Ne t'inquiète pas, je ne crains rien. Quel age as-tu, petit polisson? Onze ans? C'est bien ce que je pensais. Prends patience, dans quelques années et tu seras un homme, comme eux, ni meilleur, ni pire: C'est la vie qui le veut. Souviens toi alors de tes jeux et de tes amis d'enfance, car après celle-ci, un homme est fini, complet, fabriqué, et il ne lui arrive que rarement de rêver ou jouer. "

Elle disparut avant que les adultes ne viennent et détruisent la cloche comme ils en avaient fait le projet.

Ceci explique qu'il n'y ait plus de cloche au château de Larroque ni ailleurs dans le monde, pour dire ce qui est mal et c'est certainement regrettable.

Dernièrement, un ami à qui je racontais cette histoire insolite en buvant le ratafia eut l'idée d'en installer une sur Internet. Imaginez les dégâts si celle-ci envoyait des "mails " (courriels maintenant) à tous les hommes chaque fois que nécessaire.

Nous conclûmes avec la fin de la bouteille que l'idée, bien que très bonne n'était ni politiquement ni commercialement viable. La cloche qui nous prévient de nos erreurs est en nous ce qui est plus discret et moins gênant pour tous.

 

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